Fortes chaleurs au travail : comment la France peut s’inspirer du modèle espagnol
Ce mercredi 9 et jeudi 10 septembre, les cinq syndicats représentatifs et leurs équivalents patronaux se sont rendus à Madrid, accompagnés du ministre du travail, Jean-Pierre Farandou.
L’objectif ? Observer sur le terrain les mesures que les partenaires sociaux espagnols ont su mettre en place pour protéger leurs salariés des fortes chaleurs, notre voisin transpyrénéen faisant figure de référence sur le sujet. Explications avec Frédéric Fischbach, président de la fédération CFTC Santé Sociaux, qui a représenté notre organisation lors de ce déplacement.
Frédéric, vous avez représenté la CFTC lors de ces deux jours d’observation à Madrid. La canicule et les incendies estivaux ont-ils été l’élément déclencheur de ce déplacement intersyndical ?
Absolument, puisque c’est seulement fin aout que nous avons pu prendre connaissance de ce projet de déplacement. Le Gouvernement semble cependant décidé à agir vite sur le sujet : La CFTC a d’ailleurs participé ce jeudi 17 septembre à la concertation engagée par le ministre du Travail, pour échanger sur les mesures que nous préconiserions, en vue de réguler le travail sous fortes chaleurs.
En France, un décret publié au journal officiel le 1er juin 2025 liste déjà un corpus de mesures que les employeurs doivent prendre, afin de lutter contre les épisodes de chaleur intense. Les dispositions qu’il prévoit sont-elles insuffisantes ?
Disons que ce texte a été élaboré dans l’urgence. Les salariés et entreprises ont besoin d’outils et de régulations plus précis, modulables et adaptés au réalité du terrain, pour faire face à cette problématique. Notre déplacement en Espagne – une nation dont le plan d’adaptation aux températures élevées et au réchauffement climatique est vraiment précurseur – vise à progresser significativement dans ce sens. Dès 1997, l’Espagne a en effet encadré réglementairement les températures dans les locaux de travail : entre 17 et 27 °C pour les travaux sédentaires et entre 14 et 25 °C pour les travaux légers. Depuis 2023, le dispositif a aussi été renforcé pour le travail en extérieur, lors d’épisodes météorologiques extrêmes.
Quels environnements de travail avez-vous pu observer en Espagne ?
D’abord, nous nous sommes rendus sur un chantier de la gare d’Atocha de Madrid, pour observer les mesures qui y sont mises en œuvre. La première chose qui nous a semblé intéressante, c’est que la température n’est pas le seul indicateur observé et mesuré pour déterminer quand et si on doit s’adapter à la chaleur. Les équipe de travail se basent notamment sur un indice d’évaluation du stress thermique, le WBGT, qui prend en compte plusieurs paramètres liés à l’environnement thermique, dont la température, l’humidité et le rayonnement. Par ailleurs, en cas d’alerte orange ou rouge émise par l’Agence météorologique espagnole (Aemet), la réglementation prévoit d’adapter les conditions de travail , lorsque les mesures déjà prises ne suffisent pas à assurer la protection des salariés.
Ces modulations sont aussi liées à la charge physique correspondant au travail réellement effectué : on comprend bien que certains métiers plus pénibles demandent plus d’adaptation et de modulation de la charge de travail que d’autres. Autre élément important : le territoire espagnol est découpé en 182 zones d’alerte météorologique. Les alertes sont donc territorialisées, avec des seuils adaptés aux caractéristiques climatiques locales. La réglementation nationale fixe donc un socle commun, que la négociation collective peut ensuite préciser et adapter aux secteurs, aux métiers et aux réalités territoriales .
L’Espagne a également mis en place la « Jornada Intensiva », qui consiste à concentrer toutes les heures de travail en un seul bloc (généralement le matin, par exemple de 8h00 à 15h00 ou de 7h00 à 14h00). Quel regard la CFTC porte sur cette mesure ?
Ce dispositif existe uniquement pour certains secteurs d’activité. Mais c’est en effet une piste prometteuse, qu’il va falloir évoquer lors des négociations collectives et qu’on pourrait éventuellement mettre en œuvre pour protéger les salariés officiant dans certaines branches et/ou métiers. Ceci étant dit, il faudra aussi bien réfléchir aux modalités d’application d’une telle mesure et de ses conséquences, avant de la déployer. Car elle pourrait aussi poser un risque de protection inégale sur le territoire : si des négociations de branche aboutissent sur le sujet quand d’autres échouent, certains salariés seront en effet bien mieux protégés que d’autres face aux grandes chaleurs.
La CFTC souligne aussi que la prévention d’un risque ne doit pas conduire à en créer d’autres. Décaler les horaires de travail vers des prises de poste plus précoces ou des fins de journée plus tardives peut accroître la fatigue et exposer davantage les salariés aux effets des horaires atypiques. Toute adaptation des horaires doit donc être évaluée dans sa globalité et faire l’objet d’un véritable dialogue social, afin que la protection contre la chaleur ne se traduise pas par une dégradation des conditions de travail.
Que retenez-vous de votre second déplacement, qui a consisté en une visite d’un des entrepôts de la FNAC Espagne, en périphérie de Madrid ?
Là encore, leur procédure d’adaptation est très bien cadrée : à partir du moment un certain seul de température est atteint, les travailleurs qui sont plus fragiles – par exemple ceux qui ont des fragilités pulmonaires ou cardiaques – sont changés de poste de travail, pour officier sur ceux où ils seront moins exposés à la chaleur. C’est aussi possible du fait d’une organisation du travail qui a été pensée en amont : les salariés sont formés pour être polyvalents, ils peuvent jongler avec différentes taches si besoin. D’autres adaptations ont aussi été pensées pour les salariés des magasins : en cas de grandes chaleurs, ces derniers peuvent par exemple enlever leur gilet FNAC, pour seulement porter un t-shirt ou adapter leurs tenues en privilégiant des tissus plus légers, avec un grammage réduit. Par ailleurs, la température est mesurée zone par zone, les tâches sont adaptées, le personnel peut être réaffecté, les pauses renforcées et l’accès aux zones les plus chaudes restreint.
La CFTC souhaiterait-elle transposer ce modèle espagnol d’adaptation aux grandes chaleurs à la France ?
Sans photocopier l’intégralité de leurs mesures, il nous semblerait en effet clairement indiqué de nous en inspirer. La CFTC va pousser pour que des organisations de travail analogues soient réfléchies, débattues puis éventuellement adoptées, via les négociations de branche.
La CFTC et les autres partenaires sociaux représentatifs ont été invités ce jeudi 17 septembre au ministère du Travail. Jean-Pierre Farandou souhaite notamment aboutir à des mesures et peut être à un cadrage national, avant de laisser aux branches le soin de préciser les adaptations sectorielles. Ce modus operandi vous semble-t-il satisfaisant ?
Plutôt, oui. La CFTC juge qu’un cadre national suffisamment protecteur doit garantir un socle commun à tous, tout en relevant qu’il ne faut également pas imposer les mêmes contraintes à toutes les entreprises. Il faut au contraire prendre en compte les paramètres de chaque poste de travail et secteur d’activité, et s’adapter en conséquence. A cet égard, la négociation de branche constitue un outil essentiel pour adapter les mesures aux réalités professionnelles, atteindre nos TPE/PME très exposées et répondre concrètement aux besoins des salariés sur le terrain.
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